mercredi 19 septembre 2012

Le principe de cohérence


Si quelque esprit curieux cherchait à se faire une image de l'Islam à travers les médias occidentaux contemporains, voici ce qu'il trouverait : bruits de bottes, menaces de guerre, attentats, émeutes, appels au meurtre, dictateurs fous contre foules sanguinaires, agressions en tout genre. Les infos sont saturées de séquences montrant des bandes de barbus vociférant de haine.



Bien. Arrive une actrice de série télé assez populaire en France qui déclare que l'Islam lui fait peur, qu'elle est, au sens propre, "islamophobe". Et ces mêmes médias qui viennent à l'instant de clore une séquence d'attentat, d'émeute ou de massacre dans un pays musulman (ou une banlieue française à défaut), de hurler en chœur haro sur l'histrionne inconsciente. Et voici les consommateurs de médias qui (quel culot!) s'en mêlent et crachent sur tous les forums que la dame "dit tout haut ce qu'ils pensent tout bas".

Mais à quoi, sacrebleu, vous attendiez-vous donc?

Je ne me rappelle pas avoir vu souvent ni récemment une émission montrant des musulmans normaux. Je veux dire des pères de famille conduisant leurs enfants à l'école, des femmes qui se rendent au boulot (1), des artisans à l’œuvre, des commerçants qui commercent, des cuisiniers qui cuisinent, des comptables qui comptent, des employés qui travaillent. Je ne me rappelle pas - ou très rarement - avoir vu de reportage sur des artistes, écrivains, poètes, peintres, musiciens, danseurs, chanteurs, architectes maghrébins ou orientaux. Ni sur des scientifiques musulmans, médecins, mathématiciens, géographes, biologistes, physiciens, chimistes (2). Je ne me rappelle pas avoir entendu beaucoup parler à la télé de l'histoire arabe ou maghrébine, des grandes figures du passé, d'Avicenne ou d'Al-Battani, de Geber, d'Ibn Battuta ou d'Al Idrissi, d'Ibn Khaldoun ou d'Al Massoudi. D'Avempace, d'Omar Khayyam ou d'Ibn Zeydoun ou même d'Al Khansa. Pas de documentaire sur les miniatures persanes, les aciers de Damas, les brocarts de Syrie. (3)


Non. Pléthore de barbus hystériques sur toutes les chaines, à toutes les heures. De la guerre, de la haine, du sang et des larmes. Des émeutes de banlieue, de la délinquance, et toujours une pincée de crétins en djellaba qui braillent "mort aux chiens d'infidèles!" dès qu'une caméra les regarde. Lorsqu'on présente un "philosophe" musulman, c'est généralement pour montrer comme il prône la charia et la lapidation. Pas un mot sur Al-Kindi ni Al-Farabi, ni surtout - oh surtout pas - sur Mohamed Iqbal. Même les djeunz de banlieue ne connaissent rien de leur Histoire, de la culture de leurs ancêtres, d'où ils viennent : on ne leur donne que de la barbe et des slogans haineux. C'est bien d'effrayer les gens avec des séquences-chocs, ça fait de l'audience, c'est bon pour l'audimat, bon pour les finances des propriétaires de chaines et pour le salaire des journalistes-vedettes. Mais effrayer les gens puis s'étonner qu'ils aient peur, c'est franchement stupide. "Dérapage" couinent-ils? Qui dérape?

Donc lorsqu'une actrice, représentative du français moyen et suivie de ses net-commentateurs admiratifs déclare que ce qu'elle voit lui fait peur, tiens donc, la presse vertueuse et bien pensante, la même toujours, de lui jeter des cailloux en s'étonnant, main sur le cœur et bouche en cul de poule : "Mais d'où vient tant de haine?"

D'où? Sans blague? J'en ai bien une petite idée ....

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(1) Hé oui. Vous les imaginiez toutes cloitrées, terrorisées, à la maison?
(2) Pardon. Oublions les chimistes. Car les chimistes musulmans, contrairement aux nôtres qui bossent honnêtement pour l'une ou l'autre multinationale pharmaceutique, à mettre au point des médicaments anti-obésité à l'efficacité relative et aux effets secondaires potentiellement mortels, - non, les les chimistes musulmans travaillent forcément tous en Iran à mettre au point des armes de destruction massive. C'est clair et beau comme un James Bond ou un Fu Manchu.
(3) Ou alors rarement, sur Arte, à l'heure où les gens dorment, où les noctambules dansent et où les insomniaques tchattent.

lundi 20 août 2012

Pussy Giuliani


A Moscou trois jeunes femmes, particulièrement vivantes, excentriques et courageuses, ont joué les polissonnes, apparaissant nues et mimant des actes sexuels en public, chantant et dansant la provoc' dans des lieux incongrus. Elles ont troublé un lieu sacré, elles ont défié le Pouvoir, elles ont montré leurs fesses aux maîtres. De jolies fesses fraiches, rondes et joyeuses, qui aiment la vie, la danse et l'amour. Pas bien pire que ce que les années '60 et '70 avaient déjà montré.

A Seattle, voici treize ans déjà, des foules colorées, bariolées, jouaient les polissonnes, envahissant les rues en marge de la grand-messe, sur le parvis vénérable de la Grande Église du Commerce Sacré, la Très-Sainte OMC, les mystères révélés du libéral-socialisme (socialisme pour les riches : à eux les aides d'État. Libéralisme pour les pauvres : marche ou crève). Ils ne montrent pas leurs fesses, ils se déguisent en clown, ils chantent et ils dansent. Ils troublent le lieu sacré, ils défient le Pouvoir.

Deux ans après Seattle, il y eut Gênes, et le pouvoir bien propre, costumé, cravaté, rasé de près et parfumé montra son cul au peuple,  un vilain cul triste et bien sale et puant, qui n'aime que le contrôle, l'argent et la domination. On provoque, on crée des incidents, on matraque ceux qui ripostent.  On attaque en pleine nuit des rebelles endormis. Les gens tabassés, gazés, blessés, leurs caméras détruites. Les filles déshabillées. Mais de force cette fois : l'ordre règne et la loi triomphe.

Un tir à balles réelles. Un mort. Un assassin libre et blanchi. Des hooligans assermentés portant casque et armure, impunis et félicités.

Les Pussy ont chanté un an. Condamnées à deux ans de camp. Au bagne mais vivantes. Elles reviendront danser.
Carlo Giuliani est mort. Il ne reviendra pas, il ne dansera plus.

Petit jeu interactif : la démocratie se cache dans ce décor. Sauras-tu la retrouver?


mercredi 15 août 2012

La Princesse aux paons (2ème partie)


It is the perfume and the lovely
Fragrance of roses that sweeten
The leaf buds of the flowering plants
The peacocks
And the yellow feathered birds
Are the adornments of my home
(Princesse Myriam Likelike)(1)

 
La jeune fille avait tout perdu. Son pays n'existait plus, elle n'était plus rien. Depuis sa naissance elle se préparait à son rôle, elle apprenait à être reine, son avenir était tracé. Ce destin imposé, elle l'avait non seulement accepté, mais embrassé avec enthousiasme et détermination. "I want to do all I can for my people, and be an honest, true leader to them. I simply want to do my duty to beloved Hawaii."(2) Du jour au lendemain, elle n'avait plus ni but ni raison d'exister. Tout ce qu'elle avait fait jusqu'ici, toutes ses études, tout son travail, tous ses rêves étaient réduits à rien.(3)

Elle avait dix-sept ans, elle réagit en reine. Elle fit publier d'abord un communiqué dans la presse britannique.(4) Elle s'embarqua ensuite immédiatement pour les États-Unis afin de plaider sa cause et celle de ses îles bien-aimées, auprès du Congrès et du Président. Elle fit plusieurs apparitions publiques, assistant à diverses cérémonies, donnant des conférences, parlant aux journalistes.

Aux États-Unis, la machine de propagande avait commencé son œuvre, dépeignant les hawaïens comme des barbares primitifs, leur Reine et la Princesse odieusement défigurées par les caricatures, la mise sous tutelle par les planteurs étrangers présentée comme une « révolution » locale qui mettait à bas la tyrannie d'une reine cannibale pour établir sur l'île une démocratie éclairée à l'occidentale!(5)


Les américains s'attendaient à contempler une sauvage à moitié nue, un os dans le nez, couverte de plumes et de tatouages. Ils virent débarquer une jeune fille ravissante, élégante, cultivée, intelligente, raffinée, parlant parfaitement leur langue et plusieurs autres. Sa simple apparition, ses déclarations habiles et bien pensées(6), ainsi bien entendu que sa jeunesse et sa beauté, tournèrent aussitôt l'opinion en sa faveur et surtout modifièrent totalement et définitivement le regard du public américain sur les hawaïens, réduisant à néant tout l'effort ignoble de diffamation répandu par le parti pro-annexion. Et cela seul était déjà plus qu'une victoire : un triomphe.

Le Président Grover Cleveland accepta une rencontre informelle. Séduit et convaincu, il fit geler l'annexion et ordonna une enquête. Bien que celle-ci conclut en faveur du rétablissement de la Reine, le Congrès refusa de suivre. Puis McKinley le républicain succéda à Cleveland le démocrate et tout espoir disparut. Les intérêts financiers d'une poignée d'hommes d'affaires prévalurent sur la volonté et la liberté d'un peuple. La Princesse était retournée d'abord en Angleterre pour achever ses études, puis enfin chez elle, en Hawaï où elle tenta de continuer la lutte, idole et dernier espoir pour son peuple, menant le parti de l'indépendance. En vain. L'archipel fut définitivement annexé en 1898. Face à l'inutilité de son combat, à l'échec de ses efforts, la santé de la Princesse se détériorait rapidement. Elle ne digérait plus rien, les migraines devenaient chroniques. Elle avait encore connu plusieurs deuils : ses deux amis d'enfance, l'écrivain Robert Louis Stevenson et sa demi-soeur préférée Annie Pauai Cleghorn, ainsi que son tuteur en Angleterre, son « second père » Theophilus Harris Davies.

Quelques mois passèrent encore. Au début de janvier 1899, à l'occasion d'une fête de mariage, elle accompagna quelques amis pour une longue chevauchée à Waiméa. Surprise par une tempête tropicale, elle rentra trempée et frissonnante. Elle mourut le 6 mars suivant, d'un « rhumatisme inflammatoire » d'après le New York Times de l'époque. Son père écossais Archibald Scott Cleghorn lui fit cette oraison, que puisque Hawaï avait disparu, il valait mieux pour Ka'iulani de s'en aller aussi.

Ses parents l'avaient nommée Victoria – en l'honneur de la reine au pays de son père – Ka'iulani – "le point le plus haut du ciel". De toutes les fleurs et de tous les parfums, elle préférait le jasmin. Par dessus tout et depuis son enfance, elle aimait les paons. Elle s'était occupée de ceux de sa mère qui la suivaient partout, elle en avait plusieurs dans son jardin d'Ainahau. La légende raconte qu'au matin du 6 mars, à 2 heures, ils se mirent tous à criailler, pleurant en leur langage celle qu'ils avaient aimé, et que tout Hawaï entendit ces pleurs.


16 octobre 1875 – 6 mars 1899. Entre ces deux dates, la courte vie de la Princesse royale Victoria Kawekiu Lunalilo Kalaninuiahilapalapala Ka'iulani Cleghorn.

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(1) La Princesse Myriam Likelike, musicienne et poétesse, était la sœur de la Reine Lili'uokalani, l'épouse d'Archibald Cleghorn, la mère de Ka'iulani)

(2) « Je veux faire tout ce que je peux pour mon peuple, et être pour lui un guide honnête et droit. Je veux simplement faire mon devoir envers mon bien-aimé Hawaï ».
(3) « J'ai cru que mon cœur allait se briser lorsque j'entendis que la monarchie était renversée, et j'ai ressenti toutes les désillusions d'une jeune fille, et je crois aussi toutes celles d'une reine. J'avais voulu devenir une bonne reine un jour. J'y avais réfléchi et fait toutes les sortes de vœux et de plans que vous pouvez imaginer, je rêvais de tout ce que je ferais pour mon peuple. J'étais sure que je pourrais en faire le peuple le plus heureux du monde, ... »
(4) The Daily Bulletin, Honolulu, 2 mars1893 :
« Il y a quatre ans, à la requête de Mr Thurston, alors Ministre du Cabinet hawaïen, j'ai été envoyée en Angleterre pour y recevoir une éducation privée et adaptée à la position dont, en accord avec la constitution d'Hawaï, je devais hériter. Durant toutes ces années d'exil, je me suis patiemment efforcée de me préparer à mon retour cette année dans mon pays natal.
On me dit à présent que Mr Thurston sera à Washington pour vous demander de m'enlever mon drapeau et mon trône. Personne ne m'a parlé de cela de façon officielle. Ai-je fait quoique ce soit de mal, pour que ce tort nous soit infligé à moi et à mon peuple? Je viens à Washington plaider pour mon trône, ma nation et mon drapeau. La grande nation américaine ne m'entendra-t-elle pas?
(5) Rappelez vous bien cela, chaque fois que la presse vous présentera un peuple comme ignorant et arriéré, ses dirigeants comme barbares et corrompus, chaque fois que vos chefs d’État tenteront de vous persuader que le renversement par la force des armes d'un gouvernement étranger est un acte noble et démocratique.
(6) Déclaration de Ka'iulani à la presse. Sacremento Record-Union, (Mar. 2, 1893). U. S. Library of Congress Archive. :
« Il y a septante ans l'Amérique chrétienne envoya des hommes et des femmes apporter la religion et la civilisation à Hawaï. Ils nous ont donné l'évangile, ont fait de nous une nation et nous avons appris à aimer l'Amérique et à lui faire confiance. Aujourd'hui, trois des fils de ces missionnaires sont en votre capitale, à vous demander de défaire l'œuvre de leurs pères. Qui les a envoyés? Qui leur a donné autorité pour briser la constitution qu'ils avaient juré de respecter?
Aujourd'hui, moi, pauvre et faible jeune fille, sans aucun des miens auprès de moi, et tous ces politiciens hawaïens contre moi, j'ai la force de me dresser pour les droits de mon peuple. En ce moment même je peux entendre leurs plaintes dans mon cœur et cela me donne force et courage, et je suis forte, forte de la foi en Dieu, forte de savoir que je suis dans mon droit, forte de la force de 70,000,000 de gens qui, dans ce pays libre, entendront mon cri et refuseront de laisser leur drapeau couvrir le mien de déshonneur. »




lundi 13 août 2012

La Princesse aux paons (1ère partie)


Forth from her land to mine she goes,
The island maid, the island rose,
Light of heart and bright of face:
The daughter of a double race.
(R.L. Stevenson)



Elle était belle, très belle. Longue, brune, fine comme un jonc et galbée comme un cygne. Le visage ovale, de grands yeux tendres et vifs, les sourcils droits, le nez un peu pointu, les lèvres pleines et espiègles, de longs cheveux très noirs, épais et ondulés, le maintien digne et le port haut.

Princesse héritière d'un royaume lointain, un archipel d'îles enchantées nées du feu de la terre, couchées sur l'océan que l'on dit Pacifique.

Elle naquit en automne, mais la Polynésie ne connait pas l'automne, fille d'une Princesse royale et d'un riche négociant amoureux des jardins, mi-hawaïenne, mi-écossaise. Enfant sacrée, enfant choyée, sa vie commence comme un conte de fée, et comme les contes, elle est triste. Elle avait onze ans lorsque mourut sa mère. « I have missed her every day from the first dreadful day she died. » (1) Par droit de naissance, elle était destinée à hériter un jour du trône d'Hawaï. Elle reçut une éducation raffinée. Intelligente, vive et appliquée, elle apprenait vite. Sportive, elle montait à cheval, surfait sur les rouleaux, pagayait et nageait dans les vagues du Pacifique. Plus tard elle se mit au tennis et au criquet. Elle chantait, jouait de la guitare et du ukulélé, elle peignait des fleurs et des paysages. A treize ans elle partit étudier une année en Angleterre. L'écrivain Robert Louis Stevenson, ami de la famille, pour rendre son départ plus facile lui décrivit les beautés du pays et lui parla des légendes celtiques. Elle y resta quatre ans. Elle avait dix-sept ans à peine quand sa vie bascula.



Près d'un siècle plus tôt, le Roi Kamehameha, son aïeul, avait unifié les chefferies des îles en un seul royaume, sur le modèle des monarchies parlementaires européennes. Déjà guidé et armé en sous-main par les occidentaux.

Pour échapper aux raids français, ses successeurs demandèrent la protection des États-Unis et de l'Angleterre. C'était prier les loups de les protéger du renard. En 1887, (la Princesse allait sur ses douze ans) une « Constitution baïonnette », fausse constitution imposée par la menace des armes, vrai coup de force qui favorisait les intérêts commerciaux des planteurs et négociants étrangers américains et européens au détriment des droits de la population locale, fut imposée au pays et à son roi sous l'impulsion de Sanford B. Dole, propriétaire de la Dole Food Company. (2)


Lorsqu'en 1891 la reine Lili'uokalani, sa tante, arriva au pouvoir, de nombreuses pétitions lui furent adressées, en faveur d'une révision de cette constitution inique. A peine s'y fut-elle attelée qu'elle fut renversée et forcée d'abdiquer, en 1893, par une coalition de planteurs occidentaux soutenus par une compagnie de fusiliers marins américains. Un gouvernement provisoire rebaptisa le pays « République d'Hawaï » et mit en place un protectorat américain, qui déboucha sur une annexion pure et simple en 1898. Annexion illégitime, ni voulue ni demandée par la population qui ne fut pas consultée. Il n'y eut ni référendum, ni traité, rien qu'un acte unilatéral de la part de commerçants étrangers et à leur bénéfice exclusif.(3) Ce n'est pas avant un siècle, avant 1993 seulement, que le Congrès des États-Unis formula des excuses. Trop tard pour Hawaï. Trop tard pour la Princesse.

(à suivre)

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(1) « Elle m'a manqué chaque jour, depuis ce premier jour terrifiant de sa mort. »
(2) La Dole Company existe toujours. Pensez-y la prochaine fois que vous mangerez une banane ou que vous ouvrirez une boîte d'ananas.
(3) Déclaration de Lorrin Thurston à la presse de Chicago, 02,02,1893 : « Le grand problème était que la reine ne souhaitait pas démissionner de façon constitutionnelle, mais se rangeait du côté de cet élément qui réclamait depuis des années « Hawaï aux Hawaïens ». Les américains et européens, qui possédaient de loin « les plus grands intérêts » là-bas, n'étaient pas disposés à laisser les natifs dépenser l'argent qu'ils avaient tant travaillé à gagner. » Tout est dit.

dimanche 5 août 2012

Ophelia


  Source

C'était une ouvrière, une apprentie-modiste. Un peintre par hasard visita la boutique, la trouva belle et lui demanda de poser pour lui. Cela se passait à Londres, en 1849. Elle avait vingt ans, était mince et rousse avec un air songeur, de grands yeux lointains, une bouche sensuelle et triste. Ce peintre s'appelait Walter Deverell, il la présenta à plusieurs collègues. Elle devint modèle.

Elle fut l'Ophelia de John Everett Millais. Pour ce tableau elle devait s'immerger à demi dans une baignoire emplie d'eau chaude. Pour éviter que l'eau refroidisse, Millais plaçait sous le tub des lampes et des chandelles. On était en hiver. Un jour, concentré sur son travail, il oublia l'heure qui passait. Une à une les lampes s'éteignirent, l'eau se mit à froidir. Millais ne voyait rien, que ses coups de pinceaux sur l'ébauche. Elle ne dit rien, resta dans l'eau immobile, sans se plaindre, jusqu'à la fin de la séance. Elle y gagna une pneumonie dont elle ne put jamais entièrement se remettre.

Dante Gabriel Rossetti n'avait qu'un an de plus qu'elle, mais déjà on parlait de lui. Il avait fondé avec Millais et William Holman Hunt la Confrérie Préraphaélite, qui prétendait rendre la peinture maniérée d'alors à la pureté du Quattrocento. Jeune, beau, poète, artiste, ardent, idéaliste, il la vit, l'admira, s'en éprit d'une passion jalouse. Il en fit son modèle attitré, lui interdisant de poser pour d'autres. Ils devinrent amants. C'était de part et d'autre un amour passionnel, possessif, fusionnel, exclusif. Elle écrivait des poèmes, il l'encouragea, lui apprit à peindre et à dessiner. Elle s'y lança, heureuse et pleine d'espoir.

 

Il admirait sa beauté, idéalisait sa personne. Il ne la voyait pas telle qu'elle était, mais telle qu'il rêvait ses héroïnes. À ses yeux elle était Béatrix, Vénus, la Vierge Marie, la Demoiselle élue, sainte, fée, reine ou princesse. Elle était Muse et Maîtresse. C'était La Femme, pas une femme. La jeune modiste au cœur de midinette n'avait aucune pertinence, aucune existence. Il l'aimait, mais il la trompait. Il l'encourageait à peindre, mais n'aurait toléré qu'elle l'éclipse. Il renâclait à l'épouser, c'était une ouvrière, il était de famille lettrée, d'une fratrie de poètes et de littérateurs, les siens méprisaient, ne pouvaient supporter cette obscure égérie.

Elle avait l'esprit inquiet, le cœur jaloux, l'âme entière, le corps ardent, la santé fragile. Elle devint dépendante, capricieuse, importune, elle utilisait ses malaises pour le manipuler, le forcer à rester, à revenir près d'elle. Plus elle le retenait et plus il s'éloignait. Puis c'était elle qui s'éloignait, ensuite le rappelait. Leur amour vacillait, la flamme s'étouffait. Elle abusait du laudanum.

La trentaine approchant, l'affolement la saisit : c'était une fille perdue, maîtresse d'un peintre infidèle; malade, anorexique, dépressive, à présent mûrissante. Elle écrivait, elle peignait beaucoup sans trouver le succès. Son mal-être s'accrut, sa santé empira. Rossetti céda, l'épousa la croyant mourante, et sans doute autant par pitié et par mauvaise conscience qu'en souvenir de leur passion.

Quelque mois durant ils connurent le bonheur. Rassurée, apaisée, elle parut plus sereine, retrouva un peu de santé mais toujours esclave du laudanum. Elle tomba enceinte, ils étaient fous de joie, croyaient en l'avenir, au bonheur possible. Elle accoucha d'une fille mort-née et sombra. Quelque mois plus tard, à nouveau enceinte, elle parut se reprendre. Rossetti crut encore que cet enfant pourrait les rendre heureux. Rentrant chez eux un soir, il la trouva mourante. Elle avait trente-deux ans.

Overdose. Suicide ou accident, les deux versions s'affrontent. Le suicide à l'époque était impardonnable, apportant honte, déchéance et rejet. On craignait le suicide, on retint l'accident. Rossetti dévoré de chagrin et de remord déposa comme une offrande dans le cercueil de sa femme, un recueil manuscrit de ses poèmes à lui. Un an plus tard, à partir d'esquisses et de souvenirs, il fit ce dernier portrait d'elle.


Chaque nuit il voyait son fantôme en rêve, il perdit le sommeil, il perdit la santé. Encore serré dans les filets de cet amour vénéneux, il se croyait responsable de sa mort. Mais quoi qu'il eut pu faire, jamais il n'aurait pu la guérir de sa mélancolie chronique, de sa dépendance. Il avait ses démons et elle avait les siens, et nul ange au monde n'aurait pu les combattre, sinon eux-mêmes. Mais aucun d'eux n'en eut la force.

Sept ans après, Rossetti au renom déclinant fit ouvrir la tombe pour récupérer ses poèmes, qu'il publia. Leur érotisme fit scandale. Il eut d'autres amours, d'autres modèles, d'autres maîtresses, mais pas d'autre épouse. Il peignit encore plusieurs tableaux fameux, connut encore quelques succès, mais son âge d'or, l'esprit libre et triomphant, l'éclat flamboyant de sa jeunesse étaient passés à jamais. Passés avec Elizabeth Siddal, dont le léger fantôme restait en lui comme une obsession, un remord permanent, le regret d'un bonheur rêvé qui aurait pu être et ne fut jamais. Il vieillit, grossit, perdit ses cheveux et sa beauté, à son tour sombra dans la dépression, l'alcoolisme et l'addiction.


Elle a laissé quelques poèmes, une bonne centaine d'esquisses, de dessins et de tableaux. Ses poèmes parlent de mort, de chagrin, d'amours éteintes, de regrets, de séparation. Ses peintures sont toutes influencées par la manière de Rossetti. Elle avait un joli talent, l'imagination vive, du goût, le sens des couleurs et de la beauté mais lui manquaient la force et la santé. Son œuvre reste inaccomplie, inachevée, un printemps saisi par le gel, une promesse non tenue.

On a beaucoup de portraits d'elle, éclatante et superbe en héroïne de roman, en reine de légende, en fée, en déesse, en ange, en princesse. Un seul est vraiment poignant, celui qu'elle a fait d'elle-même, le jugement qu'elle portait sur elle. Elle ne s'est pas flattée. Le visage fermé, la bouche amère, le regard éteint, même l'éclat brillant de ses cheveux roux est terni, assombri. C'est le portrait d'une femme qui ne s'aime pas, d'une femme triste, sans espoir, sans lumière. Cette lumière que tous voyaient sur elle, et qu'elle-même n'a jamais pu percevoir.


Ainsi passa Elizabeth Siddal, muse et poétesse, peintre et modèle, ouvrière et princesse, amoureuse et solitaire, mère sans enfant.
L'eau noire et froide engloutit la beauté d'Ophelia, couverte de fleurs sauvages.

jeudi 2 août 2012

Des femmes aussi ont peint ...


C'est par ces mots que s'ouvre un bref paragraphe dans un livre fort antique.

Timarété, Irène, Aristarété, Lala de Cyzique, Olympias.

Qui les connait encore, hors quelques érudits? Que sait-on encore d'elles, hors leur nom?

Deux millénaires et plus que ces dames sont mortes. De leurs œuvres il ne reste rien, sinon quelques mots brefs d'un scientifique latin. Pline l'Ancien, écrivain, philosophe, historien, grammairien et rhéteur, botaniste, anthropologue, encyclopédiste, homme ne vivant que pour l'étude, les jugea assez importantes pour leur consacrer quelques lignes dans l'un de ses nombreux ouvrages.

C'est dire quelle fut leur renommée, en ces temps si anciens.

Timarété était la fille du peintre Micon le Jeune, elle vivait en Grèce au milieu du Ve siècle avant notre ère. Elle a peint pour Ephèse un portrait de Diane - Artémis, déesse protectrice de la ville, portrait qui selon Pline « ...appartient aux plus anciens monuments de la peinture, ... ». (1)

D'Irène - Eiréné, il nous la dit "fille et élève du peintre Cratinos", et qu'elle peignit "une jeune fille qui est à Eleusis, Calypso, un vieillard et le charlatan Théodore, le danseur Alcisthène." (2)

Aristarété, fille et élève du peintre Néarchos, peignit un Esculape - Asclépios, dieu guérisseur. Elle vécut probablement entre le 4e et le 3e siècle avant notre ère. (3)

Lala de Cyzique, plus proche de Pline dans le temps et l'espace, puisqu'elle vécut à Rome, au temps de la jeunesse de Varron (4), au début du 1er siècle avant notre ère, eut droit à un hommage plus détaillé. Elle maîtrisait aussi bien la peinture au pinceau que la gravure au poinçon sur ivoire. Spécialisée dans les portraits de femmes, elle réalisa aussi son autoportrait au miroir. C'est l'un des plus anciens connus dans l'histoire. Pline mentionne « une vieille dans un grand tableau » encore visible à Naples alors qu'il écrivait. Ses œuvres se vendaient plus cher que ceux des peintres les plus renommés de son temps dont, nous dit Pline "... les tableaux remplissent les galeries.". Elle ne se maria jamais.(5)

Olympias enfin, dont on ne sait rien d'autre, sinon qu'elle enseignait la peinture et eut au moins un élève  assez connu au temps de Pline. (6)

C'est tout, c'est peu, quelques lignes pour quelques femmes, pour quelques tableaux, ombres légères sur un mur blanc, mais de ces ombres il est possible de modeler un portrait en relief. (7)

Du 5e au 1er siècle avant notre ère, ces temps antiques méconnus parce que trop connus, défigurés par trop de fictions qui suivent trop de modes, il existait des femmes qui vivaient de leur art, et fameuses par lui. Filles de peintre (Timarété, Eiréné, Aristarété) et sans doute leur élève, elles recevaient des commandes officielles de villes et de temples pour des œuvres religieuses (Timarété), ou de particuliers pour des portraits (Lala), ou des scènes de genre (Eiréné). Leurs œuvres étaient connues et restèrent admirées durant plusieurs centaines d'années (Pline vécut de cinq à deux siècles après elles). Elles pouvaient obtenir renommée, honneur et richesse (Lala). Certaines acquirent assez d'indépendance pour choisir le célibat (Lala), fait exceptionnel pour une femme de l'époque. Enfin elles pouvaient enseigner et avoir des élèves (Olympias).

Il est bon que cela se sache hors des cercles érudits, que cela soit connu par d'autres que quelques spécialistes, latinistes, hellénistes et historiens d'art.

Au temps de la Grèce antique, à l'époque romaine, des femmes aussi ont peint.


Pour un aperçu de ce qu'auraient pu être leurs œuvres, toutes disparues, ce site présente une collection de peinture de la Grèce antique.

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(1) Pline, Naturalis historia 35.147 et 35,59.
(2) (Pline, Naturalis historia 35.147 :
(3) Pline, Naturalis historia 35.147 :
(4) Marcus Terentius Varron, écrivain et savant romain, 116-27 avant notre ère.
(5) Pline, Naturalis historia 35.147 :
(6) Pline, Naturalis historia 35.147 :
(7) (Pline fait également allusion dans son oeuvre au mythe de Dibutades, l'origine de la peinture et de l'art plastique. Je vous en parlerai peut-être un jour)

vendredi 27 juillet 2012

La dette et l'homme intègre


Il y a bien longtemps, dans un pays fort fort lointain, un homme, un chef d'État, fit un jour un discours. Le texte est long, si vous êtes pressé, la vidéo (17 min.) est au bas.

Cela se passait il y a vingt-cinq ans, une génération. Beaucoup ont oublié, d'autres n'ont jamais su. A leur intention, voici qui était cet homme.

Il est né en 1949 dans le pays des Mossi qui comptait plusieurs royaumes appelés Boussouma, Dagomba, Gourma, Mamprousi, Ouagadougou et Yatenga. Les Français qui s'y étaient installés (1), trouvant cela bien compliqué, l'avaient renommé Haute-Volta. Cet homme donc, issu de la petite classe moyenne, a fait des études, est entré à l'armée, puis en politique. Arrivé au pouvoir en 1983 suite à un coup d'État, à nouveau il change le nom de cette terre en Burkina Faso, Pays des Hommes intègres.

Son programme était clair, il l'a présenté à l'ONU en 1984, et il l'a mis en œuvre.
:
  • Abolir les privilèges des chefs tribaux qui se comportaient comme des seigneurs féodaux, et redistribuer la propriété des terres aux paysans. (2)
  • Lutter pour l'émancipation féminine en promouvant l'éducation des filles, la contraception, l'accès des femmes à des postes de responsabilité, en interdisant l'excision, les mariages forcés et la polygamie.
  • Réduire drastiquement le train de vie du Gouvernement, entre autre en remplaçant les Mercédès de fonction par des Renault 5, en diminuant le salaire des ministres et des hauts fonctionnaires, à commencer par le sien.
  • Développer l'économie du pays,
    • Par l'autosuffisance alimentaire, obtenue suite à la réforme agraire (divisions des terres féodales en lopins distribués aux paysans). (3) Condition même de l'indépendance du pays et de la santé de ses habitants.
    • Par la plantation de milliers d'arbres pour lutter contre la désertification.
    • Par la constructions de routes et de voies de chemin de fer.
    • Par le refus d'endetter davantage le pays par des emprunts étrangers, repoussant particulièrement l'aide(4) du FMI.
    • Par la demande de réduction de la «dette odieuse» contractée par ses prédécesseurs.
    • Par le développement de l'artisanat et des petites industries locales, en refusant d'importer toute marchandise ou tout bien qui pouvait être produit localement.
Bien sûr il se fit des ennemis. Les chef tribaux dépouillés de leurs droits, et les intérêts financiers de la France et de sa post-colonie la Côte d'ivoire. Ceux-là, très mécontents, l'accusèrent de tyrannie, de corruption et d'imposture. On peut les comprendre, ils perdaient du pouvoir, de l'influence et de l'argent, tandis que la population gagnait de la nourriture, de l'éducation, de la santé et des droits qu'elle ne méritait pas.

On lui a reproché de surtaxer la bourgeoisie urbaine pour financer ses projets de développements ruraux.(5) On lui a reproché d'être marxiste-léniniste. Très franchement, au vu de son programme et de ses réalisations, il aurait pu être ce qu'il veut, je m'en soucie comme d'une guigne.

Son discours sur la dette fut prononcée à Addis-Abeba le 29 juillet 1987. Le 15 octobre 1987, moins de trois mois plus tard, il meurt assassiné lors d'un coup d'État fomenté par l'homme qui est toujours aujourd'hui au pouvoir dans le pays, Président depuis 25 ans, et qui s'est empressé de détruire toutes les réformes de son prédécesseur, et de rejoindre le FMI.

Aujourd'hui au Burkina Faso, 80% de la population vit avec moins de 2$ par jour. Le président actuel et sa famille vont très bien, merci.

Mais tout ce qui précède est relativement anecdotique, perdu dans le bruit et la fureur de l'Histoire humaine.

Non, ce qui est véritablement stupéfiant, c'est l'actualité de ses deux discours de 1984 à l'ONU et de 1987 contre la dette. L'histoire se répète? ou bien bégaie-t-elle? Ni l'un ni l'autre. En l'occurrence, elle fait du sur-place.

On trouve ici et là des gens pour demander qu'on leur cite un Einstein africain. On pourrait leur expliquer pourquoi l'Afrique peine à développer la recherche scientifique chez elle pour cause de sous-financement chronique. Mais ils ne comprendraient pas. On pourrait leur citer Edward AlexanderBouchet. Ou les envoyer sur ce blog, ou leur montrer cette vidéo. Mais rien ne convainc certaines gens.

Je préfère leur demander en retour de me citer un Thomas Sankara européen aujourd'hui. Bonne recherche.


(1) Il y a une énorme différence entre invasion et conquête. Ne pas confondre, car les deux n'ont rien à voir. L'invasion, c'est quand l'ennemi entre chez vous. C'est mal, il apporte guerre, misère, oppression et tyrannie. La conquête, c'est quand vous entrez chez l'ennemi. C'est bien, vous apportez civilisation, religion, démocratie et progrès. Mais comme je ne veux d'ennuis ni avec les Français, ni avec les Burkinabés, je choisis une périphrase.

(2) C'est très mal. Chacun sait que la propriété privée est un droit absolu et sacré . Comme par exemple ici, et ici ou ou encore ici.
 
(3) Suite à cette mesure la production de céréales est passée de 1700Kg/Ha à 3800Kg/Ha en trois ans. Mais pour un économiste et un géant de l'agro-alimentaire ce n'est pas un critère pertinent. Je n'oserais les contredire, n'étant pas économiste.

(4) Ce mot d'« aide » qui prend tout son sel lorsqu'on pense à la Grèce, est particulièrement délicat et prouve l'humour si subtil et si heureux du FMI.

(5) La différence entre une taxe légitime et nécessaire et une taxation abusive et disproportionnée est très simple. Lorsqu'un chef d'État africain connoté à gauche taxe une partie relativement aisée de la population pour aider au développement d'une paysannerie extrêmement pauvre, c'est de la tyrannie. Lorsque les Hautes Autorités européennes taxent, l'une après l'autre, les populations modestes de chaque pays d'Europe pour réduire le déficit creusé par l'aide accordée aux banques et les abattements d'impôts accordés aux plus riches, et reversent ensuite le produit de ces taxes aux banquiers et aux grands financiers, c'est une mesure responsable, courageuse et efficace.

jeudi 26 juillet 2012

Dans la forêt

La forêt lunaire, entre ombre et lumière, recèle des magies, livre des trésors qu'il faut inventer.

Une source où verdit la belle Angélique, le lys des marais (Acorus calamus),


 puis l'eupatoire chanvrine (Eupatorium cannabinum), qui soigne la fièvre et le foie,


et l'épilobe hirsute (Epilobium hirsutum), Hierba de San Antonio, Garofanino d'acqua.


Un ruisseau roux sinue entre le côté clair et le côté obscur.


Un chemin étrange, une faille ombreuse où se cachent les elfes, un chasme pour lutins, une tonnelle de sauvages.


Une taupe pétrifiée, ou un buste de taupe taillé par les nains des sous-bois.


Les ronciers (Rubus fruticosus) sont en fleurs, à l'automne on fera vendange et grande ripaille de mûres. 


La pluie de la semaine dernière a fait des miroirs dans la boue. Et au fond de la flaque, comme en un lac aux dames, on perçoit le reflet d'un monde inversé, de l'autre monde, celui des faées. Quelle sorte de fée, quelle dame en guenille peut enchanter les flaques?


Une petite mare peu profonde, couverte de mousse, prend des airs d'abstraction conceptuelle. Ici doit vivre une dame verte. Elle étale ses couleurs à la manière de Klimt.


Une étrangeté géologique, une ornière de sable clair tracée dans l'humus noir. Le sable qui couvrait le sentier en amont a coulé, porté par l'eau de pluie qui ruisselle jusqu'à remplir l'ornière. Ce n'est que l'une des magies secrètes qui président au destin des sols.


Celui-ci n'est peut-être qu'un petit agaric. Mais qui n'en sais pas plus ne s'y risquera pas. La lépiote brune a de ces ruses...


En fin d'après-midi, la chaleur se dissipe, une petite-biche (Dorcus parallelopipedus) se risque sur le sable.


Le crépuscule approche, la forêt d'or se pare.
Au milieu coule une rivière,


et se dresse un grand saule tout brillant de soleil.





vendredi 20 juillet 2012

Emily


Elle écrivait :
« No coward soul is mine ».
Elle vécut solitaire sur une terre sauvage.

Elle écrivait :
« Love is like the wild rose briar,
Friendship like the holly-tree
The holly is dark when the rose briar blooms
But which will bloom most constantly »(1)
Elle n'aima qu'en rêve, ne fut aimée qu'en songe, et de quelles amours! Elle en fit un roman.

Elle écrivait :
« Wild the road and rough and dreary;
Barren all the moorland round :
Rude the couch that rests us weary
Mossy stone and heathy ground »(2)
et c'est sa vie qu'elle décrivait.

Elle écrivait :
«  Yes, as my swift days near their goal,
T'is all that I implore
In life and death, a chainless soul
With courage to endure ».(3)
Elle est morte à trente ans

Sa sœur composa ce lament pour elle :
« My darling, Thou wilt never know
The grinding agony of woe
That we have borne for thee. »
Tant de chagrin. C'était la quatrième à mourir, mais non la dernière.

Elle parlait mieux aux bêtes qu'aux hommes, elle préférait les fleurs aux gens.
Elle n'était pas riche, n'a jamais connu les bals, les réunions mondaines, les flirts à Bath, elle préférait courir la brande en solitaire.
N'a jamais pu s'éloigner longtemps de chez elle sans se mourir de nostalgie. Peur cachée sous la force, fragilité sous le courage. Telles étaient ses ténèbres, voilà ce qu'elle taisait.

Intelligente, indépendante, secrète était-elle, et brune, et grande, et belle sans le savoir.

Instruite, cultivée, musicienne, pudique et stoïque. Dure aux autres et à elle-même, elle n'était pas polie, elle n'était pas gentille, elle avait le mépris facile, ne pardonnait pas facilement. Sa vie s'est déroulée entre les travaux domestiques et les poèmes écrits en secret, entre un terne quotidien et une œuvre flamboyante. C'est sur la lande qu'elle respirait.

Peut-être auriez-vous aimé la connaître, mais elle vous aurait fui, comme elle fuyait les inconnus. Ses sœurs même ne savaient tout d'elle.

Emily Jane, la sauvage.



(1)« l'amour est comme l'églantine
L'amitié comme le houx
Sombre est le houx quand fleurit l'églantine
Mais quel feuillage est plus constant? »

(2)« Sauvage est la route et triste et rude
Nues tout alentour les landes
Dure est la couche à nos lassitudes
Pierre moussue et terre de brandes »

(3) "Oui, mon temps coure-t-il vers l’abîme,
C'est tout ce que j'implore
Par vie et mort, un âme libre
Le courage de souffrir encore."

Les extrais de poèmes sont tirés de The Brontës, selected and edited by Pamela Norris, chez Everyman, Londres,1997.
Les traductions en notes (1), (2) et (3) sont de l'auteur.

Les bons et les méchants


Les contes de fées sont binaires, c'est pourquoi les enfants les comprennent. Ils mettent en scène des bons et des méchants, nets et bien reconnaissables. Voyez comme nous vivons un beau conte : dans le monde réel aussi à présent, à ce qu'il paraîtrait, on reconnait facilement les bons et les méchants.

Il était une fois, en un certain royaume, un peuple épris de liberté écrasé par un méchant tyran. Dans un autre royaume, à l'autre bout du monde, vivait un bon roi qui régnait sur un peuple barbare et qui tentait vainement de le civiliser.

Voici les bons. Ce sont des gens pleins d'humour et de courage qui se dressent comme un seul homme pour renverser le méchant roi-sorcier.

Voilà les méchants. Ce sont des gauchistes hystériques qui ont ruiné le pays avec leurs exigences irréalistes de sécurité sociale, de salaires, de retraites, d'allocations en tout genre et qui refusent les nécessaires réformes, l'indispensable modernisation de l'économie et les plans nobles et courageux mis au point au milieu d'énormes difficultés par la bonne fée Europe, le noble mage Fmi et leur bienveillant souverain pour sortir le pays du gouffre où ces fainéants de tricheurs l'ont plongé.

... heu ... pardon, je me trompe, toutes mes excuses.

Donc ici, aurais-je du dire, ce sont les bons, c'est à dire un roi intègre et désintéressé, avec son entourage de fidèles dont le courage ne faiblit pas devant la menace de la foule de va-nu-pieds déchainés, la bave au lèvre et le couteau entre les dents, prêts à massacrer la noblesse avec leurs grosses mains sales de mineurs de charbon, et à piller les supermarchés comme s'ils n'étaient qu'un vulgaire palais de Versailles.

Et vous avez le méchant, le vilain roi-sorcier qui tient son peuple dans un hideux esclavage et réprime sauvagement toute légitime manifestation de désespoir.

Mais n'ayez crainte, dans les contes de fées, le bon gagne toujours. Dans le monde réel, hélas, nous savons tous qu'il n'en est rien. C'est pourquoi tant de princesses et de rois de nos jours, comme des enfants craintifs, préfèrent fermer les yeux et croire aux contes de fées.


Est-il besoin de préciser?
Tout ceci est second degré.

mercredi 18 juillet 2012

Un sentiment de sécurité (2)


L'Angleterre a au moins deux très bonnes raisons de sombrer dans la paranoïa à l'approche des jeux : les  attentats de Londres en 2005, et les attentats de Munich en 1972. Pour ces motifs et ceux exposés dans le billet précédent, l'Angleterre donc a fait logiquement appel, pour un montant équivalent à 360 millions d'Euros, (dans un pays endetté fin 2011 à hauteur de 497% de son PIB, mais toujours noté AAA. C'est ce qu'on appelle l'humour anglais), à une société de sécurité privée pour assurer celle des JO. Erreur fatale, fiasco lamentable, qui oblige le pays à rameuter d'urgence l'arrière-ban, les réservistes et les cantinières pour pallier aux lacunes de la si prestigieuse entreprise privée, - mais qui a le mérite de prouver (une fois de plus) au moins une chose à la face du monde : le secteur privé est capable de faire pire, plus cher et moins performant que l’État.

Mais laissons ces détails, l'important est ailleurs.

Et voici l'important :

En théorie, dans un monde démocratique, pour entrer dans la police ou la gendarmerie, il faut un minimum de compétences. Pas un QI d'ingénieur, n'exagérons rien, mais au moins :
  • une bonne condition physique,
  • quelques techniques martiales qui permettent d'immobiliser un suspect sans (de préférence) (trop) l'estourbir,
  • une certaine expérience et l'œil exercé qu'il faut pour distinguer au milieu d'une foule en délire, l'individu suspect, vêtu d'un long imperméable sombre, porteur d'un chapeau crânement enfoncé sur les yeux, de lunettes noires, d'une (fausse) barbe et d'un paquet qui fait tic-tac,
  • et une formation, - même minime, même superficielle, même juste une demi-journée, - en gestion des situations de crises.
Parce que vous et moi, en situation de crise, - oh! nous pouvons toujours dans nos rêves imaginer que nous serons héroïques, - mais il y a de fortes chances, si l'on n'est pas mort sur le coup et qu'on a encore nos deux jambes, pour qu'on se mette simplement à hurler en courant dans tous les sens. On n'imagine donc pas, alors que le pays redoute une explosion nucléaire en plein village olympique, le chef de la police ou un général de brigade de la gendarmerie se rendre sur la place du marché pour y louer à la criée deux filles de ferme, un vieux berger et trois journaliers pour faire l'appoint si les bras manquent.

La société de sécurité privée en question, si. Je cite Florentin Collomp :

 « Pour ces jobs temporaires, la société a ciblé en particulier des chômeurs, des retraités ou des étudiants. Mais, peu motivées par une rémunération de 8,50 livres de l'heure (10,80 euros), les personnes recrutées ont souvent failli à se présenter là où elles étaient attendues. Plusieurs mois s'étant passés entre leur formation et le début du travail, elles ont pu trouver mieux en attendant. ».

Privatiser la sécurité publique, est-ce vraiment une bonne idée? Surtout dans de telles conditions?

Peu après l'Angola, l'Angleterre découvre à son tour un des petits inconvénients mineurs mais enquiquinants, liés à une politique systématique de bas salaires et d'exploitation outrancière de la main d'œuvre. C'est l'amusant de la chose.

Amusant et stupéfiant par ailleurs est le fait qu'un tel article soit publié dans Le Figaro! Soit le journaliste va se faire jeter, soit le propriétaire du journal a viré sa cuti, soit la vieille haine atavique franco-anglaise leur fait oublier toute logique éditoriale. (Soit aussi, aucun des deux n'a compris la portée potentiellement révolutionnaire de l'article.)

Un sentiment de sécurité (1)


Qu'est-ce pour vous que la sécurité? Hé bien si par exemple, vous assistez à un évènement sportif, ça se résume au fait que les athlètes puissent performer et que les spectateurs puissent y assister, sans risquer de se faire agresser, détrousser, tabasser, prendre en otage, assassiner ou exploser.

La sécurité, dans un monde démocratique et dans un pays en paix, est censée être assurée par les services de l'État : police et gendarmerie. Les spectateurs, les sportifs et le personnel qui assure l'intendance paient des impôts qui serviront à payer le salaire des braves flics et pandores. C'est à ça que sert l'impôt, c'est à ça que sert l'État, dans un monde démocratique et un pays en paix.

Mais laissons ces détails, l'important est ailleurs.

Si vous voulez organiser un évènement mondain dans un pays en guerre, - et je suis vraiment désolée de détruire aussi brutalement vos illusions, - rien ne peut garantir votre sécurité. L'armée est trop occupée sur le front et les frontières, et la police n'est pas équipée pour ce genre de problème. Rien ne dit que l'ennemi ne va pas choisir ce moment, précisément, pour pratiquer une frappe chirurgicale en vous balançant une bombe intelligente sur le stade.

Il se fait justement que l'Angleterre est un pays en guerre. Ses troupes font parties de la coalition qui en Afghanistan pratique régulièrement des frappes chirurgicales en balançant des bombes intelligentes qui ciblent de préférence des évènements mondains comme des fêtes de mariage. Pour une raison qui m'échappe mais qui a sûrement sa propre logique(1), l'Angleterre supporte mal l'idée que les Afghans puissent lui rendre la pareille en faisant exploser, je ne sais pas, au hasard, un stade olympique plein de monde par exemple.

Je comprends, notez. Si j'étais une athlète de haut niveau, ou une spectatrice enthousiaste, voire même une simple larbine engagée à bas prix pour assurer l'intendance, logée dans des baraquements insalubres et sinistres (c'est déjà mieux que sous un pont), je n'apprécierais pas non plus d'exploser en plein milieu d'une joyeuse réunion. Pas plus que si j'étais une jeune mariée afghane.

Mais laissons ces détails, l'important est ailleurs.

(1) Non parce que la guerre, c'est un peu comme le foot : chaque camp essaie de mettre un maximum de balles dans celui de l'adversaire. A la fin, celui qui a pris le plus de balles à perdu. Au foot, l'adversaire a le droit de répliquer. A la guerre, non, ou alors c'est très mal vu. 

Une soirée à la foire


Certaine Dame un jour a fait remarquer, que les fêtes foraines sont toujours sinistres en fiction. On pense à Hitchcock, à l'Inconnu du Nord-Express, son assassin parmi la foule et le duel final sur un manège fou. On pense à Pinocchio, au terrifiant parc d'attraction où les enfants sauvages et désobéissants sont transformés en ânes.

Il en est une au Midi, tous les étés depuis l'an 1880. Elle a une histoire, l'histoire de familles qui possèdent les baraques de génération en génération, des dynasties foraines avec leurs patriarches et leurs héritiers. Elle a des parfums : caricoles et smoutebollen, frites et barbe-à-papa. Elle a une musique à elle, faite de chansons ringardes et de dance remixée, des sirènes des manèges, des appels des forains, des cris des visiteurs (surtout ceux sur les trucs de ouf). Elle possède l'art de réveiller les souvenirs. Souvenirs d'enfance, de premiers flirts, de saveurs, d'odeurs. Et des grands frissons, à l'âge où l'on ose tout :

- Chiche que t'es pas cap'!
- J'suis cap'! Et tout de suite encore!
- (Oh maman! Mais qu'est-ce que je fais là?! Mais qu'est-ce qui m'a pris?!)
 
On croise des jeunes couples en balade, des familles, des parents aux aguets, des enfants excités. Des jeunes filles en essaims colorés, ou deux par deux, trois par trois, bras dessus, bras dessous, interpellées par les forains : « Venez, tentez votre chance. Ici, les belles gagnent à tous les coups! ». Des jeunes mâles qui prennent l'air affranchi et roulent des mécaniques en croisant ces belles-ci, qui testent leur force sur des machines à boxer, qui veulent, à tout prix, prouver qu'ils sont cap'.

Et parfois, un peu perdue, un peu à part, tournant les yeux partout sans croiser un regard, isolée au milieu des chalands qui s'ébattent, une vieille dame vient tromper sa solitude en grignotant des beignets saupoudrés de sucre glacé.

J'y fus flâner ce soir. Je n'ai pas croisé le tueur, ce n'est pas moi qu'il cherchait. J'ai laissé les frissons aux autres (j'ai donné, ma foi, déjà bien donné. J'étais cap'). J'ai tenu la main d'un petit garçon qui voulait tout voir et tout essayer (sauf les trucs de ouf. Avec la sagesse des enfants, il n'a pas encore l'âge où l'on croit qu'on est cap').

Il y avait des manèges à l'ancienne,


des grands classiques,


des trucs de ouf,


et une attraction à laquelle aucun môme ne résiste, et la môme en moi qui ne dort jamais trépignait de rage, parce que je suis trop grande pour pouvoir y monter.